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   Bertrand ne s'était pas couché, il lui aurait été impossible de s'endormir. Il venait de prendre sa décision, il profiterait du voyage qu'il allait effectuer vers Roncenoir pour délivrer Elisabeth des mains des gardes du duc. Il ferait prévenir le bailli à Ilos, celui-ci devait être mis au courant de ses intentions au plus tôt et il décida donc de lui écrire une courte missive.

   Bien avant l'aube, le fils de Manon fit appeler un de ses hommes et lui dit :

   - Albéric, j'ai besoin que tu portes ce courrier immédiatement au bailli Aldebert à Ilos. Prends un de nos chevaux les plus rapides et remets-lui ce pli en mains propres, dis-lui que j'attends une réponse. Tu reviendras aussitôt ici pour que tu puisses partir en même temps que nous, le capitaine Hubert ne doit pas s'apercevoir qu'il manque un de mes hommes pour notre départ vers Roncenoir, va !

   Albéric une fois parti, Bertrand appela Enoch pour l'entretenir de son plan. Le géant entra dans la chambre du frère de Roswyn en se frottant les yeux. Il écouta attentivement les propos de Bertrand tout en hochant la tête de temps en temps en signe d'acquiescement puis dit :

   - Les hommes du capitaine seront quinze et vous comprenez bien qu'aucun d'entre-eux ne devra rentrer vivant à Ethyria ?!

   - J'ai pensé à tout ça, répondit Bertrand, bien qu'ils soient des compagnons d'armes, je n'oublie pas qu'ils ont juré allégeance au duc et qu'ils ont déjà commis maints crimes commandés par Hubert lui-même.

   - Et où voulez-vous que nous...réglions ce problème, demanda le géant ?

   - Nous le ferons juste après le second pont qui enjambe le fleuve Meruvil situé sur le chemin qui relie Sirgonia à Ixos, répondit le fils de Manon, cela ne me semble ni trop près d'Ethyria ni trop près de Roncenoir.

   - Je suppose que vous savez qu'ils sont quinze et que nous ne sommes que dix, dit alors Enoch, nous devrons batailler ferme.

   - Ne t'inquiètes pas j'ai un plan, nous aurons l'avantage de la surprise, lui répondit Bertrand, et toi tu en vaut au moins deux sinon trois.

   - Ce n'est pas cela qui m'inquiète, dit alors le géant. Vous n'ignorez pas qu'après ce coup là vous serez démasqué, et par la suite nous serons tous recherchés par les sbires du duc, le capitaine Hubert n'hésitera pas à mettre nos têtes à prix, il nous faudra nous cacher !

   - Nous irons rejoindre l'Alliance du Nord à Ixos où ma mère se trouve et où nous mettrons Elisabeth en sûreté. Nous mènerons notre combat depuis cette ville avec l'appui de Sirgonia, lui répondit Bertrand.

   - Dans ce cas le duc n'a qu'à bien se tenir, dit alors le géant en ouvrant ses larges mains en faisant le geste d'étrangler quelqu'un, je me réjouis à l'avance de porter quelques coups à ses hommes de main.

 

*   *   *

 

   Aldebert était de très mauvaise humeur qu'on l'éveillât si tôt. Il ouvrit la missive de Bertrand et se mit à lire.

 

                A Messire Aldebert, Bailli d'Ilos

               Quand vous lirez cette lettre j'aurai pris ma décision. Celle-ci est de délivrer Elisabeth
               des mains du duc. Après mûre réflexion j'ai pensé qu'il m'eût été insupportable que cette
               femme innocente puisse subir un sort semblable ou pire que celui de son frère.

               Je vous prie de me pardonner, sachant les dangers que je vous fais courir, mais je vous
               conjure de rejoindre immédiatement l'Alliance du Nord à Sirgonia ou à Ixos. Ne laissez
               pas le duc nous priver d'un élément de valeur tel que vous.

               Je reste votre dévoué,

               Bertrand.


   Après avoir lu le message de Bertrand, le bailli était rouge de colère. Fixant Albéric d'un regard furieux, il s'écria :

   - Ah le fou... Garçon sans cervelle... Je l'avais pourtant prévenu... Qui va maintenant surveiller sur place ce qui se passe à Ethyria ?!

   Le coursier, quelque peu effrayé de la réaction du bailli eut malgré tout le courage de lui demander :

   - Pardonnez-moi messire, le sergent Bertrand a demandé une réponse, puis-je...

   Aldebert lui coupa la parole :

   - Une réponse... Oui, mais orale seulement. Dis-lui qu'il est un triple idiot et qu'il me reverra à Ixos !

   Albéric prit congé du bailli et reprit aussitôt le chemin d'Ethyria. Quand il eut pris connaissance de la réponse d'Aldebert, Bertrand sourit. Il était certain que malgré tout, le bailli comprendrait sa décision.

   Une heure plus tard, un coq se mit à chanter, le jour se levait sur la ville. Une grande effervescence régnait à l'intérieur des bâtiments de la garde d'Ethyria. Bien qu'il fût encore tôt, le capitaine Hubert voulait être présent pour le départ de sa prisonnière vers le château de Roncenoir. Accompagné de quelques soldats, il descendit dans les geôles du donjon pour signifier à Elisabeth son transfert dans le duché.

   Déjà résignée sur son sort, l'amie de Manon ne répondit pas aux moqueries d'Hubert alors que sur son visage on pouvait deviner un profond mépris à l'égard de cet homme.

   Elisabeth fut conduite sans ménagement dans la cour de la garde où on l'installa dans une charrette à bœufs. Le capitaine s'entretint un instant avec le sergent Sigebert qui commandait ses hommes, puis se dirigea vers Bertrand qui venait d'arriver à la tête de sa petite troupe.

   - Je t'ai nommé responsable de cette mission et j'espère que tu la mèneras à bien. Si quoi que ce soit devait se passer au cours du voyage, fais-le moi immédiatement savoir. Je te rappelle que cette femme doit impérativement être remise au château de Roncenoir.

   Le fils de Manon, rassura le capitaine :

   - Soyez sans crainte capitaine, avec vingt-cinq hommes d'armes pour escorte, rien de fâcheux n'arrivera à la prisonnière.

   Hubert sembla satisfait de la réponse de son subordonné et, après un dernier regard sombre en direction d'Elisabeth, il prit la direction de ses quartiers. Quand le cheval de Bertrand croisa la charrette où était assise l'amie de Manon le regard de celle-ci rencontra furtivement celui du jeune homme sans laisser paraître une quelconque émotion. Prenant alors la tête du petit groupe, Bertrand fit un geste de commandement à l'endroit de ses hommes et la troupe se mit en route, quittant la ville par la porte Nord.

   La journée allait être chaude, déjà un soleil brillant s'était élevé au dessus de l'horizon sur la droite des voyageurs, et les premières lieues défilèrent au rythme lent de la charrette à bœufs. Allongée sur un peu de paille à l'intérieur de sa prison mobile, Elisabeth se posait mille questions. Pourquoi Bertrand avait-il été nommé chef de cette petite troupe qui l'emmenait ? Elle connaissait ce garçon depuis qu'il était tout enfant, n'ignorant rien de sa valeur ni de son intégrité. Elle commença lentement à reprendre espoir, si le fils de Manon était là maintenant, non loin d'elle, c'est qu'il avait dû penser à un moyen de la délivrer, il ne pouvait en être autrement. Elle ne se posa plus de question à ce sujet, elle n'avait qu'à attendre, elle verrait bien ce qui allait se passer.

   L'image de son frère montant les marches de l'échafaud passa rapidement devant ses yeux et elle se mit à pleurer en silence. Elle n'avait pas vu l'exécution de Nestor et en remerciait encore le dieu Nélos. Elle savait cependant comment se passaient les exécutions à Ethyria depuis que le duc avait fait ériger cet endroit de terreur et de mort sur la place principale de la capitale.

   Chassant ces images morbides de son esprit, elle pensa à son amie Manon. Elle savait que cette dernière était en sécurité à Ixos. Si seulement elle pouvait l'y rejoindre, elle serait tellement heureuse, les deux femmes, depuis tout le temps qu'elles ne s'étaient plus vues, auraient tellement de choses à se raconter !

   Vers dix heures, la petite troupe traversa le premier pont qui enjambait le fleuve Méruvil, à l'une des entrées vers la forêt de Nooren. Bertrand fit un signe de la main, arrêtant le convoi, et dit :

   - Nous allons nous reposer quelques instant ici, à l'orée de ce petit bois. Que les hommes fassent boire les chevaux et nous rejoignent ensuite, le soleil est haut dans le ciel et nous brûle la peau.

   La chaleur étouffante de cette fin de matinée faisait en effet couler la transpiration à l'intérieur des cuirasses des hommes et ceux ci furent tout heureux de cette halte, certains d'entre-eux même, s'éclaboussaient en jouant au bord du fleuve tandis que la charrette transportant la prisonnière était mise à l'ombre.

   Le fils de Manon s'approcha d'Enoch.

   - Porte cette outre remplie à Elisabeth, lui dit-il. Donne-lui également ce linge mouillé afin qu'elle puisse se rafraîchir le visage et les membres. Oh, et rassure-la en quelques mots mais fais vite.

   L'amie de Manon but de longues gorgées d'eau à même le goulot de l'outre que lui présenta le géant puis se saisit du linge avec un signe de remerciement. Enoch se pencha quelque peu vers elle et lui glissa quelques mots rapides. Un sourire, à peine perceptible, se dessina alors sur les lèvres d'Elisabeth.

   Un moment plus tard, rassemblant les soldats, Bertrand expliqua :

   - Nous repartons. Tout le monde en selle, nous ferons une plus longue halte au second pont qui traverse le fleuve un peu plus au nord à quelques heures d'ici, nous pourrons alors nous restaurer à satiété.

   La petite troupe se remit en route en direction du croisement des routes reliant les cités de Sirgonia, Ethyria et Ixos. Rapidement, les sensations se fraîcheur qui enveloppaient les voyageurs après leur petite halte au fleuve Meruvil s' estompèrent et ceux-ci ressentirent à nouveau les ardents rayons du soleil leur brûler le visage. On dut d'ailleurs donner une outre d'eau ainsi qu'une couverture à Elisabeth afin qu'elle protège son corps et sa tête de l'implacable Hélios.

   Bientôt, l'embranchement des trois chemins fut en vue et le petit groupe prit la direction de droite, celle qui menait à Ixos en passant par le bourg de Nelyth.

   Bertrand fit remarquer :

   - Nous atteindrons le second pont sur le fleuve dans moins de deux heures, pas d'arrêt d'ici là !

   A ces paroles, le sergent Sigebert, dirigeant sa monture vers celle du fils de Manon, lui dit :

   - Sergent, ne pensez-vous pas que nous devrions faire à nouveau une petite halte, les hommes ont très chaud et sont déjà fatigués.

   - Nous ferons un arrêt là où je l'ai indiqué, répondit Bertrand, nous n'avons pas trop de temps à perdre, il faut être à Roncenoir avant la nuit.

   - Je m'incline sergent, c'est à vous que le duc a confié le commandement de cette mission, répondit Sigebert sur un ton irrité.

 

                                                                                                                          *   *   *

 

   La petite troupe traversa le pont reliant Sirgonia à Ixos vers la moitié de l'après-midi. Bertrand fit mettre pied à terre aux cavaliers et donna la permission à chacun de se rafraîchir aux abords du fleuve. Les hommes de Sigebert ne se le firent pas dire par deux fois et, enlevant leurs cuirasses, ils se mirent à courir et à gesticuler dans l'eau fraîche. Sur un signe de Bertrand, les dix hommes du fils de Manon se hâtèrent également de rejoindre le fleuve mais ce fut l'arme à la main qu'ils s'abattirent sur la troupe de Sigebert. Pris au dépourvu, les hommes de celui-ci n'eurent pas le temps de réagir, incapables de saisir leurs armes restées sur la berge ils subirent l'assaut, se défendant à peine. Bientôt, le sang de plus de la moitié d'entre-eux tinta de rouge les eaux du fleuve qui léchaient la côte, les autres étant abattus par des flèches que tirèrent quelque archers de Bertrand postés sur le haut de la berge.

   Ayant ordonné à ses hommes de ne pas intervenir, le fils de Manon avait engagé un combat à l'épée avec Sigebert, dernier survivant des sbires du duc. Le combat fut rapide, bientôt désarmé et allongé sur le sol, le sergent implorait maintenant Bertrand de lui faire grâce. L'épée appuyée sur la gorge de son adversaire, le fils de Manon hésitait. Cette hésitation déplut à Enoch qui, accourant vers les deux hommes, une lourde hache dans sa main levée, le tranchant de celle-ci, rouge du sang de ses adversaires, s'apprêtait à fendre le crane de Sigebert. Rapidement, Bertrand retint le bras du géant :

   - Non ! Nous l'emmènerons avec nous, lui cria le jeune homme, c'est un ordre !

   - J'espère que vous savez ce que vous faites, sergent, lui dit alors Enoch tout étonné. Si ce chien nous trahit un jour, vous n'aurez qu'à vous en prendre à vous-même !

   Ignorant la réponse du géant, Bertrand se dirigea en courant vers la charrette à bœufs et, précautionneusement, aida Elisabeth à en descendre. Les larmes aux yeux, cette dernière se jeta dans les bras du jeune homme et l'enlaça dans une longue et chaleureuse étreinte.