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   Il était à peine midi. Un ciel grisâtre obscurcissait quelque peu cet endroit du sud des Collines de Rochegrise quand trois maraudeurs gobelins apparurent au fait d'un petit monticule. Un léger vent d'ouest faisait lentement frémir les rares touffes d'herbes déjà desséchées que l'on pouvait rencontrer çà et là sur les versants des collines recouvertes de terres noires.

   Les trois Gobelins s'arrêtèrent au sommet du monticule quand l'un d'entre-eux se mit à ramasser quelques brindilles et bois morts afin d'allumer un petit feu. Bientôt assis autour du brasier et après avoir fait cuire les restes d'un petit gibier abattu quelques heures auparavant, ils mangèrent goulûment leur pitance tout en riant et en conversant dans un langage guttural auquel un Meruvien non initié n'aurait rien pu comprendre.

   A un moment donné, l'un d'entre-eux, s'exprimant et riant plus fort que les deux autres, sortit un objet de son sac, le déballa et le tint à bout de bras dressé tout en gesticulant et affichant de drôles de mimiques qui firent éclater de rire ses deux compagnons.

   L'objet que tenait le Gobelin dans sa main levée était un superbe bâton tout recouvert d'ocre, et incrusté de nombreuses pierres précieuses affichant un éclat flamboyant. Cet objet n'était autre que le sceptre de la déesse Aziza, volé quelque temps auparavant dans la demeure du bailli Aldebert dans la bourgade d'Ilos.

   Les trois êtres s'amusaient ainsi depuis un long moment tout en criant Oznak-dûl... Oznak-dûl, lorsque, subitement, une aveuglante lumière descendit du ciel et se rapprocha rapidement d'eux. D'abord tout étonnés, puis complètement effrayés à la vue d'une éclatante vision ailée, habillée d'un riche vêtement de soie cousu d'or fin et qui tenait dans sa main un long bâton d'argent au sommet duquel tourbillonnait une boule de feu toute brillante, ils s'allongèrent sur le sol. Le nouvel arrivant arrêta sa course et se stabilisa à un mètre de hauteur de terre environ. Il semblait ignorer toute loi de la pesanteur, ses longues ailes d'une blancheur immaculée continuant de battre. Son visage, jeune et beau, presque efféminé et d'expression neutre, ne laissait entrevoir aucun sentiment de bonté ou de haine.

   Ramassant le sceptre que le Gobelin avait laissé tomber sur le sol à la vue de son apparition, l'envoyé d'Aziza abaissa ensuite son bâton magique et le dirigea vers les petits monstres, qui en un rien de temps, furent pulvérisés par une boule de feu qui ne laissa sur le sol que trois masses informes calcinées et desquelles s'élevait une fumée noire et dense.  

 

*   *   *

 

   Theodorus était le gouverneur de la cité bourgeoise de Sirgonia. Agé à peine d'une cinquantaine d'années et de stature moyenne, il en imposait néanmoins à tous ses interlocuteurs qui reconnaissaient en lui un homme cultivé et d'élocution aisée. L'homme aimait sa ville au dessus de toute chose et jalousait secrètement Ethyria qui, dans les âges anciens, avait été choisie, de par sa proximité de l'Océan Phaétonique, pour devenir la capitale de Meruvia. Mais il faut dire que Sirgonia n'avait rien à envier à Ethyria. Elle était parcourue par de larges chaussées pavées qui reliaient entre eux des quartiers plus ou moins cossus dans lesquels s'élevaient de magnifiques bâtiment et immeubles à étages. La cité n'abritait en son sein que très peu de pauvreté, à l'opposé de la capitale dont plusieurs bas-quartiers reliaient la ville au port de Sutheria.

   Dans l'Est de la cité, on pouvait voir un majestueux temple dédié à Nélos, le dieu de la lumière, tandis qu'à l'Ouest s'élevait une tout aussi magnifique construction où trônait, une superbe statue de marbre blanc, haute de plusieurs mètres et représentant la déesse Aziza.   

   Le peuple de Sirgonia était en général très pieux et offrait de nombreuses libations aux dieux, espérant leur aide et leur bienveillance en retour. Le palais du gouverneur, quant-à-lui, situé sur le haut de la ville, était construit dans une architecture typiquement sirgonienne. De forme rectangulaire, on accédait à son portail d'entrée par un escalier monumental. De chaque côté de celui-ci, on pouvait voir de magnifiques jardins, lesquels étaient parsemés de grands et jolis parterres de fleurs exotiques et de plantes verdoyantes. Le palais abritait de nombreuses pièces et appartements sur son pourtour, le tout parfaitement soutenu par d'imposantes colonnes de pierres taillées et peintes de motifs hauts en couleurs qui représentaient des scènes de la vie courante.

   Un après-midi, Theodorus avait rassemblé son proche entourage pour assister à un conseil de première importance, dans laquelle on allait parler de l'Alliance du Nord et de tout ce que celle-ci pourrait impliquer pour l'avenir de Sirgonia.  

   Pendant qu'une servante remplissait les coupes des conseillers d'un vin rouge très fruité provenant des nombreux vignobles s'étendant du côté sud de la grande Plaine de l'Est, le gouverneur se leva de son siège, manipulant quelques parchemins posés devant lui puis, regardant les membres de la petite assemblée un par un, dit d'un air quelque peu mécontent :

   - L'armée est toujours divisée ! Le général Horace n'a pas encore rejoint nos rangs, bien qu'il ne soit pas un fervent adepte du duc de Roncenoir. Il possède environ mille hommes sous son commandement et ceux-ci seraient les bienvenus pour enrichir l'Alliance. Vous aviez pour mission de le rallier à notre cause, je voudrais savoir pourquoi cela n'est-il pas encore fait ?! 

   Un certain Rupert, lointain cousin du gouverneur Theodorus, se gratta la barbe un instant, but une longue gorgée à sa coupe de vin et répondit d'un air amusé après s'être essuyé la bouche d'un revers de son avant-bras :

   - Hé hé! Je ne pense pas, cher cousin, que l'un de nous puisse décider Horace de nous rejoindre, mais je crois que quelqu'un qui t'es très cher arriverait bien mieux que nous tous ici présents à faire entrer le général dans notre alliance !

   - Par Nélos, expliques-toi donc Rupert, que veux-tu dire ? Je n'ai pas envie de jouer aux devinettes !

   C'est alors qu'un dénommé Philéas, un vieillard à barbe blanche et archimage de Sirgonia, osa une explication :

   - Pardonnez-moi Excellence, mais personne ici présent n'ignore pas les regards très appuyés que porte souvent le général Horace sur les formes généreuses de... heu...votre fille Blanche !

   La tante du gouverneur, dame Irène, une femme ayant dépassé la cinquantaine mais encore très belle, répondit :

   - Le général est un goujat ! Comment ose-t-il se comporter de la sorte avec ma filleule, il a près de soixante ans je crois, et Blanche vient juste d'avoir dix-huit ans ?!

   - Et quand cela serait, ma tante, il me semble que l'intérêt de l'Alliance seul, compte ! Au fait, le général n'est-il pas veuf ?! Si un mariage avec ma fille peut nous amener son armée, alors Blanche l'épousera !

   Dame Irène faillit s'étouffer lorsqu'elle répondit :

   - Mais, mon neveu, Hélène ne pourra jamais aimer cet homme ! Vous ne voudriez quand-même pas...

   - Et que ne voudrais-je donc pas, ma tante ? Nous ne parlons pas ici de mariage d'amour mais bien de raison. D'ailleurs, où est Blanche actuellement ?  Qu'on me la fasse quérir !

   C'est alors qu'un personnage qui n'avait pas encore pris part à la conversation jusqu'à présent, répondit :

   - Vous devez sans doute avoir oublié, Excellence ! Dame Liliane, votre épouse est partie ce matin, accompagnée de votre fille, rendre visite à votre frère Renaud, le bailli de Rochegrise.

   L'homme qui venait de prendre la parole, devait approcher la trentaine. C'était le capitaine Aetius, bras droit du général Horace mais qui, contrairement à son supérieur, avait déjà rejoint l'Alliance du Nord.

   - Ah oui, c'est vrai ! Nous reparlerons donc de tout ceci à leur retour, concéda le gouverneur après avoir bu son vin d'un seul trait, puis, ayant fait un signe à la servante de remplir à nouveau toutes les coupes, il ajouta :

   - Mais il est autre chose dont je voudrais vous entretenir. Vous n'êtes pas sans ignorer que certains dissidents viennent d'arriver à Ixos, il s'agit principalement d'un sergent de la garde du duc à Ethyria, un certain Bertrand, lui-même très vite rejoint par Aldebert, le bailli d'Ilos ainsi que par un dénommé Ethiolas, de la guilde des marchands d'Ethyria. J'ai récemment appris que la rébellion s'installe un peu plus rapidement à Ixos, contrairement à ce qui se passe dans notre ville. Le gouverneur Clodomir de cette cité de l'Est vient de me demander avec empressement où en étions nous dans notre désir réel de renforcement d'alliance entre nos deux villes, je dois d'ailleurs bientôt recevoir un de ses officiers afin d'en discuter.

   Rupert, le cousin du gouverneur, prit alors la parole :

   - Ne craignez-vous pas mon cousin, que ce Clodomir d'Ixos ne cherche à acquérir le commandement général de l'Alliance du Nord une fois celle-ci complètement établie ?

   - Cela ne saurait être, s'exclama dame Irène, jamais Sirgonia ne passera au second plan dans cette alliance !

   - Je ne le permettrai pas non plus, ma tante, mais pour l'instant il nous faut être patients. Ce n'est pas au moment, où nous essayons de forger une alliance entre les villes du nord, que déjà des disputes doivent éclater entre nous. Quand le moment sera venu, Sirgonia prendra une place de choix dans le royaume de Meruvia.  

   Caressant sa longue barbe blanche, l'archimage Philéas intervint à nouveau dans la conversation :

   - Etes-vous au fait que la princesse Edwyna serait encore en vie et aurait échappé jusqu'ici à la fureur du duc ? Si cela s'avère exact, elle serait donc l'héritière légitime au trône d'Ethyria et du royaume de Meruvia tout entier !

   Sortant de son silence, le capitaine Aetius ajouta :

   - Il court autour de cette Edwyna une bien curieuse légende. Une vieille prophétie parle d'un rapprochement entre une armée dissidente formée en Meruvia et les tribus elfes de la Forêt des Blanpeaux. C'est à la tête de cette armée qu'Edwyna chasserait Norbert de Roncenoir du trône d'Ethyria et reprendrait le pouvoir dans le pays !

   - Balivernes que tout cela, répondit le gouverneur, irrité. Sachez qu'àprès avoir défait les armées du duc, nous instaurerons la royauté à Sirgonia et notre ville sera alors décrétée capitale du royaume. 

   - Voilà qui est parlé, mon cousin ! Mais sachez toutefois qu'une alliance avec les Elfes ne serait pas à dédaigner si toutefois ceux-ci consentaient à nous aider. Mais dès que nous n'aurions plus besoin d'eux...

   - Bien entendu, compléta l'archimage, nous repousserions ceux-ci le plus loin possible dans leurs forêts de l'Est...

   Quelque peu énervé, Theodorus reprit :

   - Oui oui, tout cela est très bien mais J'aimerais aussi savoir qui est en poste du commandement actuel de l'Alliance à Ixos ? je voudrais en connaître plus sur la personne avec laquelle il nous faut composer !

   - Si vous me permettez Excellence, je puis vous entretenir sur ce sujet, répondit le capitaine Aetius. Un officier de mes amis, qui est à Ixos en ce moment, vient de me faire parvenir une missive qui rapporte des renseignements sur la hiérarchie actuelle au sein de l'Alliance dans cette ville. Le général en place, un nommé Eudes, bien que d'un certain âge déjà, est le maître absolu de la partie dissidente de l'armée et elle-ci compte à ce jour environ trois-quarts des effectifs totaux disponibles de la cité. Le général Eudes conduit ses hommes avec une poigne de fer et sa vaillance au combat n'est plus à démontrer tant il a déjà occis lui-même un grand nombre d'ennemis lors de précédentes batailles. Il aurait, paraît-il aussi participé en son temps, à la bataille de la Vallée Obscure lors du combat que livra le roi Ethan contre les Orques. En outre, il semble énormément apprécier le sergent Bertrand arrivé depuis peu d'Ethyria et auquel il vient d'ailleurs de décerner le grade de capitaine de l'Alliance. Le marchand Ethiolas s'occuperait, quant-à-lui, de l'intendance, tandis que le bailli Aldebert serait le responsable du recrutement des nouveaux postulants.

   - Très bien, répondit le gouverneur, j'en sais donc assez pour l'instant. Ce conseil est clos, vous pouvez vaquer à vos occupations ordinaires et... tante Irène, je vous prierai de bien vouloir me prévenir immédiatement dès que ma fille Blanche rentrera de Rochegrise !

   La tante de Theodorus acquiesça d'un signe de tête puis disparut dans un couloir voisin tout en marmonnant entre ses dents.

 

*   *   *

 

   Un peu plus tard, le conseiller Rupert se retrouvait en compagnie de l'archimage Philéas dans les appartements de ce dernier dans un des quartiers sud de la ville.

   - Que pensez-vous de cette proposition de marier la fille du gouverneur au général Horace, demanda le cousin de Theodorus ?

   - Et bien, je crois avoir eu la bonne idée de faire comprendre à notre gouverneur tout l'intérêt que portait notre général à sa fille. Vous avez entendu que la différence d'âge n'était pas un problème pour Theodorus car seuls comptent, et avec raison, les quelques mille hommes d'Horace qui basculeraient aussitôt dans notre camp.

   La conversation des deux hommes s'en tint ensuite à des banalités puis ils se séparèrent à l'entrée du soir.

   Au même moment, Irène, la tante du gouverneur, était également en conversation animée avec le capitaine Aetius.

   - Jamais je n'accepterai, et dame Liliane non plus d'ailleurs, que ce goujat d'Horace pose un jour sa main sur notre Blanche bien-aimée. Cet enfant a reçu la meilleure des éducations, elle est très douce et très pudique, nous lui trouverons bien un jour un jeune homme de bonne famille. Je ne suis pas un militaire moi, et tant pis si les hommes du général ne rejoignent pas l'Alliance !

   Fixant la tante du gouverneur avec un léger sourire, le capitaine lui répondit :

   - Ne craignez rien, dame Irène, j'ai un plan... Blanche n'épousera pas le général Horace mais nous disposerons quand-même de ses hommes, faites-moi confiance !