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   Accompagné d'un millier de guerriers, Cédric se dirigeait vers la frontière qui séparait le pays des Gobelins de l'Ombrie. Le jeune homme était encore tout étonné de la perfection avec laquelle la communication s'établissait entre lui et ses Ombres.

   Le temps était gris et maussade. Une pluie torrentielle s'était mise à tomber, ce qui ne semblait en rien déranger les mystérieux fantômes qui suivaient Cédric, tous armés de haches, d'épées lourdes et de grandes faux parfaitement aiguisées. Jamais le jeune homme n'avait encore vu son armée à l'oeuvre mais avant son départ, la reine lui avait affirmé que les Ombres ne connaissaient pas la peur.

   Malgré la pluie, la troupe marchait d'un bon pas, du moins en ce qui concernait Cédric car ses fantômes se déplaçaient tous en flottant à une ou deux dizaines de centimètres du sol. Il vint à l'esprit du jeune homme que rien sans doute ne pourrait arrêter ces personnages sans émotion aucune mais armés jusqu'aux dents. Les histoires qu'il avait entendues concernant ces êtres étranges l'avaient maintes fois laissé perplexe. On disait qu'ils se jetaient au combat sans crainte aucune, les armes tranchantes n'ayant aucun effet sur eux et que seul le feu pouvait les détruire en les consumant en entier. Jusqu'à quel point les Gobelins étaient-ils au fait de ces croyances ? Le jeune homme l'ignorait, mais sans doute pourrait-il observer par lui-même dans peu de temps la véracité de ces affirmations !

   Les Gobelins eux-mêmes ignoraient généralement la peur, Cédric le savait, en tout cas, en ce qui concernait les batailles qu'ils avaient eu à entreprendre contre des guerriers humains ou elfes. Il en allait tout autrement en ce qui concernait les éléments surnaturels où la panique pouvait les saisir et leur faire perdre tous leurs moyens de guerriers sauvages. Le jeune homme avait appris que ces petits êtres à l'aspect verdâtre n'avaient jamais été en contact avec des personnages du Pays d'Ombrie, il espérait donc que ceux-ci pourraient semer la pagaille dans l'armée d'Ishtouk.

   La nuit du lendemain, l'armée des Ombres prenait position sur les deux côtés d'un col reliant les deux régions, seul accès à l'ombrie à partir du pays gobelin. Cédric comptait sur cet avantage pour frapper un grand coup et mettre en débandade l'armée des petits êtres verts.

   Bientôt, une avant-garde du roi Ishtouk se présenta au loin et s'arrêta à deux cent mètres environ de l'entrée du col. Un peu plus tard, le reste de l'armée gobeline rejoignait les hommes de tête et le fils de Manon frémit à la vue de cet impressionnant déploiement de troupes. En effet, les Gobelins ne semblaient pas vouloir entrer dans la passe menant en Ombrie mais installèrent un camp en deçà de celle-ci et ne semblaient aucunement pressés de lancer une attaque.

   Un léger signal se fit entendre dans l'oreille de Cédric et bientôt il perçut une voix qui, sur un timbre monotone, lui dit :

   - Deux hautes tours d'assaut s'approchent dans le lointain, elles sont manoeuvrées et tirées par des trolls !

   Le jeune homme se demanda pourquoi les Gobelins avaient-ils amenés des tours avec eux ? En quoi celles-ci devraient-elles leur servir pour traverser la passe ?! 

   Rapidement, il répondit à la voix :

   - Que veulent-ils faire avec ces tours ?

   La réponse ne vint pas immédiatement. Finalement la voix reprit :

   De chaque côté de la passe se trouve un mur tout escarpé. A l'aide des tours ils vont tâcher de se hisser au dessus pour éviter d'entrer dans le col. Les Trolls sont à l'avant-plan, si nous pouvons nous en débarrasser, les Gobelins s'enfuiront.

   Pas très rassuré, Cédric demanda :

   - Pouvez-vous le faire ?

   - Nous devrons agir vite, répondit l'Ombre, regardez là-bas...

   En effet, dans la direction indiquée par la voix, le jeune homme aperçut dans le lointain, et se rapprochant lentement, deux machines de guerre destinées à lancer des projectiles enflammés.

   - Par Nélos... Des onagres... Vos boucliers ne seront pas suffisants pour vous protéger, dit alors Cédric.

   La peur commençait à se lire sur le visage du jeune homme. C'était sa première rencontre avec une armée très aguerrie et il cherchait un moyen de prendre la situation en mains.
   L'Ombre, consciente de l'hésitation du jeune homme, lui dit :

   - Une partie des Gobelins entreront dans la passe en même temps que d' autres passeront par le haut de la montagne en grimpant à l'intérieur des tours... Si nous n'agissons pas immédiatement ils nous encercleront. La passe fait environ trois cents mètres de longueur, nous devons avancer à l'intérieur pour prendre de l'avance sur eux !

   - Nos ennemis ne possèdent que deux onagres, répondit Cédric. Il leur est donc impossible de faire entrer les deux dans cette passe. Attendons de voir comment ils vont se déployer, nous agirons immédiatement en conséquence. En attendant, que la moitié des Ombres prennent position à l'intérieur du col, à une bonne centaine de mètres plus avant. Il faudra à tout prix établir un bloc solide pour les empêcher de le traverser et de nous rejoindre ici.

   Quelques instants plus tard, un demi-millier de Gobelins entraient dans la passe, suivis par une machine de guerre prête à lancer ses projectiles meurtriers sur les Ombres bien déterminées à tenir l'endroit. Du côté de l'ennemi, les deux tours, chacune collée à une paroi toute raide située de part et d'autre du passage, commençaient à déverser un flot de guerriers sauvages, soutenus par de nombreux Trolls, sur le haut de la montagne. Les Ombres, déjà positionnées sur chacun des côtés du col, s'avancèrent rapidement à la rencontre de leurs ennemis et se préparèrent au choc.

   Celui-ci survint rapidement. En état d'invincibilité sur les hauteurs, les Ombres taillaient dans les chairs, tranchaient les membres et les têtes de leurs ennemis. Les guerriers gobelins tombaient par dizaines en poussant des hurlements de rage. Les Trolls, véritables montagnes de chair et de muscles, montrèrent beaucoup plus de résistance. En effet, si leurs énormes massues n'avaient pratiquement pas d'effet sur les soldats de Zylnyel, ils parvinrent néanmoins à en précipiter un certain nombre dans les profondeurs de la passe.

   A l'intérieur de cette dernière, les Gobelins avaient un certain avantage. Bien qu'au début du choc, les Ombres avaient prit le dessus sur leurs adversaires, bientôt, l'onagre qui suivait la troupe des petits hommes verts s'était mise à lancer ses projectiles de feu qui passaient au -dessus des Gobelins et venaient s'abattre sur des groupes entiers d'Ombres qui s'enflammaient comme des fétus de paille et s'évanouissaient rapidement à la grande stupéfaction du frère de Bertrand. Bientôt, les Ombres qui s'acharnaient sur les Trolls prirent l'avantage sur ceux-ci et débarrassèrent les hauteurs des géant qui maintenant s'écroulaient en nombre, fauchés par les armes habilement maniées par les fantômes de Cédric. Un instant plus tard, les deux côtés du dessus du col était aux mains des Ombres, le flux des Gobelins arrivant par les tours étant trop faible pour que ceux-ci puissent résister à la furie démontrée par les guerriers de Zylnyel. Sur un commandement de Cédric, ces derniers roulèrent d'énormes blocs de roche et les firent rapidement tomber à intérieur de la passe sur l'onagre qui se trouvait maintenant juste en dessous d'eux.

   Cédric envoya quelques renforts à l'intérieur du col. Les Gobelins, désormais privés de la machine de mort qui enflammait les Ombres, tombèrent en masse sous les coup puissants de ces êtres étranges qu'ils avaient du mal à contenir.
   Ishtouk, le roi gobelin, ordonna le déplacement du second onagre dans la passe mais il était déjà trop tard, les petits hommes verts accouraient en débandade vers le gros de l'armée gobeline, empêchant la mise en place de la machine de guerre à l'entrée du défilé. Quelques Trolls résistèrent encore quelques instant mais furent très vite débordés par les Ombres de Cédric qui, à l'aide de leurs faux, leurs tranchèrent les jambes en dessous des mollets.

   Incapable de retenir le reste de ses troupes face à la furie de ces êtres déchaînés, le roi Ishtouk ordonna la retraite de son armée. Ce fut une fuite éperdue plutôt qu'une retraite ordonnée, la peur avait saisi les Gobelins et ceux-ci couraient à toute vitesse, fuyant un combat qu'ils ne pouvaient plus gagner.

   Au total, mille Gobelins gisaient déchiquetés sur le sol tandis que trois cent Ombres environ avaient été consumées par les boules de feux lancées par l'onagre. Cédric reprit le chemin vers le château, ramenant avec lui les deux tours intactes ainsi que le second onagre. Le danger gobelin était écarté, du moins pour l'instant.

 

*   *   *

 

   Au même moment, la reine Zylnyel, enfermée dans son laboratoire situé dans les profondeurs du château, se livrait à une étrange expérience. Cet endroit, sans fenêtre aucune ,était une pièce circulaire, où régnait une semi-obscurité. Seules, déposées sur le sol à égale distance l'une de l'autre tout autour de cet antre, quelques bougies à la flamme tremblotante, dispensaient une faible lueur et faisaient danser des ombres d'aspect fantasmagorique sur le mur de la pièce. Au milieu de celle-ci, se dressait une longue table rectangulaire sur laquelle étaient posés, autour d'un crane humain, quatre petits récipients où brûlaient des huiles arômatiques qui laissaient s'échapper des vapeurs plus ou moins odorantes. 

   La nécromancienne, vêtue d'une fine et longue robe de soie blanche, s'activait parmi ses potions en psalmodiant un étrange refrain. Bientôt, elle se dirigea vers un petit meuble bas duquel elle sortit la petite urne que lui avait remise le sorcier Arethos et, précautionneusement, la déposa sur la table. Elle versa le contenu de l'urne sur le crane ainsi que tout autour de celui-ci. Elle aspergea ensuite son macabre attirail avec quelques gouttes d'huile provenant des quatre petits récipients et, après avoir déposé un coussin de couleur rouge-sang sur le sol, elle s'agenouilla devant la table en levant les yeux au ciel tout en continuant à psalmodier son étrange refrain et en invoquant le dieu Baal. Les deux bras en l'air, Zylnyel se mit alors à se balancer d'avant en arrière et de la droite vers la gauche. Très vite, son corps se mit à transpirer abondamment et son visage se tinta d'une couleur cadavérique pendant qu'elle répétait :

   - Oh puissant Baal, Dieu des Enfers, Toi à qui rien n'est impossible, je t'en conjure par toutes les puissances du Mal, rends la vie à ton serviteur Maerwel afin qu'il devienne mon époux et que nous puissions, lui et moi, te servir sur cette terre et abattre tes ennemis.

   Pendant de longues minutes, la nécromancienne répéta sa demande en suppliant le dieu des Enfers de l'exaucer. Finalement, voyant que rien ne se passait, elle se mit à hurler dans un langage inintelligible et à déchirer sa robe tout en se roulant sur le sol.

   Dans le laboratoire de la nécromancienne, la voix forte de Baal se fit alors entendre :

   - Tu t'es laissée berner par le sorcier Arethos ! Je REJETTE ta demande car les cendres de Maerwel ne sont pas pures, le sorcier les a mélangées avec des restes d'un infâme Gobelin qu'il a immolé par le feu. Tu as très mal fait de placer ta confiance en Arethos, tu aurais dû toi-même te rendre dans les Landes Sombres et rapporter des cendres de celui que je voulais ressusciter afin de te le donner pour époux.

   Sur le sol, Zynyel rampait en gémissant :

   - Pitié, Grand Prince... Laisseras-tu Aziza et Ellen te vaincre ? Est-il trop tard pour que Maerwel revienne à la vie ? Pardonne-moi mon erreur, je me rachèterai... Dis-moi ce que je dois faire pour apaiser ton courroux pour que le frère d'Arethos puisse enfin redevenir chair ?

   La voix du dieu des enfers se fit plus puissante encore : 

   - Tu es l'instrument de mes volontés sur cette terre, tu feras donc ce que j'exige. Ne t'occupes plus d'Arethos, je me chargerai de ce traître moi-même. Par contre, je t'ORDONNE de mener à bien ce qui suit : Tu feras conduire ton protégé dans la caverne qui se trouve au nord du château de Roncenoir, là où il devra être exécuté !

   Tout en pleurs, Zylnyel demanda :

   - De quel protégé parles-tu Grand Prince, je ne comprends pas ?!

   - Je te parle de celui que tu as mis à la tête de mes Ombres et qui actuellement les ramène victorieuses de la frontière d'avec les Gobelins.

   A ces mots, la reine poussa un cri strident, se frappant la poitrine avec les poings et s'arrachant les cheveux. Elle supplia :

   Pitié, Maître... Pas Cédric... Comment te servirait-il à la tête de tes Ombres s'il venait à périr maintenant ? N'y a-t-il pas quelqu'un d'autre qui puisse satisfaire ta demande ?!

   - Ton Cédric n'est rien pour moi... Il n'est qu'un instrument dont je me sers comme je me servirais de n'importe quel autre humain. J'exige que tu m'obéisses mais je veux bien te permettre de choisir toi-même. Si tu veux garder ce garçon en vie, en contre-partie tu me donneras alors sa plus jeune soeur, celle que tu nommes Gwendolyn. D'une manière comme d'une autre, la personne que tu auras choisie de m'offrir sera conduite par devant mon autel à Roncenoir où elle sera immolée par le feu et ceci, afin d'apaiser mon courroux. Alors, et seulement alors, mon souffle divin séparera les cendres de Maerwel d'entre celles du Gobelin et tu pourras recommencer le rituel qui cette fois réussira.

   Emportée dans un tourbillon de détresse mélangée de cris et de larmes, Zylnyel s'effondra sur le sol où elle s'évanouit rapidement.

   Après le départ de Cédric et de son armée, La reine avait arrêté la course du château afin que le fils de Manon puisse de nouveau le rejoindre à la suite de la bataille avec les Gobelins. Pour elle, il ne faisait aucun doute, que même en nombre inférieur, ses Ombres devaient prendre le dessus sur les hordes d'Ishtouk. C'est alors, que l'esprit serein, elle descendit dans son laboratoire afin de procéder, avec l'aide de son dieu, à la résurrection du sorcier Maerwel.

   De retour au château, Cédric fut tout étonné de trouver son frère et ses soeurs enfermés dans leurs chambres. En possession d'une clé de celles-ci, le fils de Manon, inquiet, s'empressa d'ouvrir la porte de la chambre qu'il partageait avec Lothaire. Ce dernier, qui commençait à trouver le temps long, raconta à Cédric que la reine, qui leur avait interdit de la suivre, devait se rendre pour un certain temps dans son laboratoire, mais qu'elle viendrait les délivrer dès son travail terminé. Les deux jeunes gens se rendirent immédiatement dans la chambre de leurs deux soeurs qui elles-mêmes n'avaient rien d'autre à apprendre au nouveau commandant des Ombres. Lorsqu'Alienor avoua qu'il y avait plus de six heures que les jeunes filles étaient enfermées, Cédric, le regard interrogateur, leur dit :

   - Je ne sais pas ce qui se passe en bas, mais Lothaire et moi allons jeter un coup d'oeil, restez ici en attendant !

   Les deux jeunes gens descendirent rapidement les nombreux escaliers qui conduisaient à la partie inférieure du château. Ignorant la grande porte de droite qui, selon Cedric, devait conduire à l'endroit qui abritait une étrange machinerie permettant le déplacement du château dans l'espace, ils s'approchèrent de la porte située à leur gauche et écoutèrent si quelque bruit provenait de l'intérieur. Le silence seul, répondit aux appels du plus âgé des deux frères.

   Après quelques essais infructueux, Cédric essaya d'ouvrir la porte mais il s'aperçut avec stupéfaction que celle-ci était fermée à clé de l'intérieur.

   - Enfonçons-la, dit-il à Lothaire, nous n'avons pas d'autre choix !

   Après plusieurs tentatives, la porte s'ouvrit enfin sous les coups répétés que lui portaient les deux frères utilisant un madrier de bois en guise de bélier. Emportés par leur élan, ils tombèrent à l'intérieur du laboratoire et, se relevant péniblement, ils frémirent à la vue de Zylnyel, recroquevillée sur le sol, à demi nue, sa robe de soie déchirée en de nombreux endroits.

   Se précipitant vers la jeune femme, Cedric se mit à écouter si son coeur émettait toujours quelques battements.

   - Elle vit ! Elle vit encore, dit-il à son frère. Cours chercher Alienor et dis-lui d'apporter un nouveau vêtement. Nous la remontrons ensuite dans sa chambre et tâcherons de la sortir de sa torpeur en lui prodiguant quelques soins... Dépêche-toi !

   Jetant un coup d'oeil tout autour de lui, le fils de Manon fut effrayé de voir l'indescriptible désordre régnant dans la pièce et il n'osa imaginer ce qui avait dû se passer à cet endroit quelques heures auparavant. Tout en parcourant le laboratoire de la nécromancienne, il aperçut, déposé sur un guéridon, un petit coffret en argent qu'il pû ouvrir à l'aide d'une clé découverte dans le tiroir d'une armoire basse. Le coffret une fois ouvert, laissa apparaître, déposée dans un écrin de soie, une autre clé, plus massive celle-là, qu'il regarda avec attention. Sans y toucher, mais avec un léger sourire, Cédric referma le coffret et remit le tout à sa place puis se pencha à nouveau vers Zylnyel.

   Une heure plus tard, tout étonnée de se voir allongée dans son lit, la reine des Ombres reprenait peu à peu ses esprits.